Ajouter une nouvelle dimension à la microfinance


Le modèle des institutions de microfinance (IMF) évolue constamment. De plus en plus d’IMF utilisent le digital en plus de la microfinance traditionnelle pour servir les populations les plus reculées. C’est ce qu’on appelle la « microfinance plus ». Du 3 au 7 février, ADA, conseiller du fonds, et certains membres du comité d’investissement LMDF sont donc allés au Kenya à la rencontre d’institutions sur le terrain ayant ce profil.


Tirer profit des opportunités offertes par le digital
Au Kenya, les institutions qui proposent des produits et services grâce à la technologie sont nombreuses.

2.M-Kopa

En particulier, M-Pesa, une plateforme de services financiers de l’opérateur kényan Safaricom, a incité certaines organisations à s’y intéresser, afin d’inclure financièrement des populations qui n’avaient jusqu’ici pas accès aux services bancaires. « Le digital vient compléter l’offre de services d’une institution de microfinance », précise Laura Foschi, directrice exécutive de ADA. « On parle de microfinance plus ou de microfinance d’innovation ».

3.Bimas

Or si les avantages du digital ne sont plus à démontrer, « la technologie ne doit pas être une fin en soi », comme le rappelle Thomas Lammar, membre du comité LMDF travaillant au Ministère des Affaires Etrangères et Européennes du Luxembourg, qui estime qu’« elle doit venir compléter le contact humain ».

 

 

 

Le Kenya, berceau de la finance digitale en Afrique
Avec la Chine ou les Philippines, le Kenya est l’un des pionniers mondiaux en termes de digital, avec un taux de pénétration mobile de 90% dans le pays. C’est même l’inventeur du mobile banking : 73% des adultes kenyans ont un compte en ligne, contre 65% des européens seulement. C’est pour cette raison que LMDF, de concert avec ADA, a choisi ce pays pour sa visite de terrain.

4.Bimas

Profitant de la présence d’une chargée d’investissements ADA basée à Nairobi (Olivia Fechner), ADA et LMDF ont identifié un éventail varié et intéressant d'institutions à visiter, afin d’avoir une vue d'ensemble de ce qui se fait sur le terrain. Olivia Fechner ajoute que « le Kenya est un pays dynamique, que ce soit dans les Fintech, la finance digitale, le mobile money… Les choses vont très vite, il y a beaucoup de nouvelles initiatives qui émergent tous les jours ! ». L’idée de cette visite de terrain était de voir comment, dans un marché en plein développement comme celui-ci, des initiatives digitales permettent de toucher des clients encore non desservis par la microfinance traditionnelle et de renforcer l’inclusion financière.

5.Tulaa

Pour Philippe Dardart, Head of Private Banking à la BGL, « il est assez frappant de voir tout ce qu’un pays comme le Kenya peut mettre en place comme solutions technologiques, notamment des solutions entièrement wireless (sans fil) via les téléphones portables. A certains points, le pays est même plus développé que chez nous en termes d’applications ! ».

 

6.Tulaa

S’intéresser aux tendances du secteur

De nouvelles tendances ont émergé dans le secteur. Curieux d’en savoir plus, LMDF est allé à la rencontre de ces nouveaux acteurs : M-Kopa, qui vend des équipements solaires ; Tulaa, qui met à disposition des agriculteurs une plateforme mobile leur permettant d’acheter des intrants agricoles ; et Bimas, une institution de microfinance déjà financée par LMDF.

 

 

1er jour : M-Kopa, quand énergie solaire et électricité font bon ménage
Au Kenya, 75% de la population n’a pas accès à l’électricité. Difficile alors d’imaginer comment s’éclairer ou même simplement charger son portable. Le panneau solaire apparaît comme le moyen le plus évident pour s’approvisionner en électricité. Et ça, M-Kopa l’a bien compris. Depuis 2012, l’institution fournit aux populations non desservies par les réseaux nationaux d’électricité des installations solaires domestiques allant du set de base (4 lampes, un petit panneau solaire, une radio, une batterie, une lampe de poche et un câble USB) à des équipements plus élaborés comme une télévision, un réchaud, un plus gros panneau solaire, une grosse batterie ou même un frigo connecté. En pratique, le système fonctionne un peu comme un leasing : le client achète son kit moyennant un apport initial de 15 à 20%, puis il paie chaque jour 0,5$ pour pouvoir utiliser son équipement. Le paiement s’effectue au travers de M-Pesa, soit à travers l’application si les clients ont un smartphone, soit par l’intermédiaire du menu USSD s’ils n’en ont pas, qui affiche un menu d’options paramétré dès que le client compose un code spécifique à M-Pesa sur son mobile. Lorsque le client a fini de payer toutes ses échéances, le produit lui appartient et il peut l’allumer ou l’éteindre comme bon lui semble. Pour des équipements plus chers (télévisions, frigos), le système est identique avec des mensualités plus importantes.

En plus du mobile money, M-Kopa a mis en place un call center de 300 personnes disponible 24h/24 et 7j/7 qui assure également le service après-vente et l’activation des équipements. L’usage du mobile money et du call center permettent à M-Kopa de gérer à distance les paiements quotidiens et de servir des populations en zones très reculées.

8.M-Kopa 9.M-Kopa 10.M-Kopa 11.M-Kopa


Parmi la dizaine d’acteurs kényans qui proposent le même concept, M-Kopa a réussi à s’imposer comme le leader sur le marché et est désormais proche de la rentabilité, un fait assez inédit dans le secteur. Fidèle à son slogan « Upgrading people’s lives », M-Kopa a déjà permis à 850 000 foyers d’accéder à l’électricité, impactant la vie de 3,5 millions de personnes. Selon Victor Muller, responsable de la gestion des risques chez ADA, « au début, LMDF était un peu frileux à l’idée de financer une institution proposant des biens à la consommation. Or sur le terrain, nous nous sommes rendus compte que les lampes n’étaient pas seulement utilisées pour éclairer la maison le soir, mais aussi le magasin, le poulailler...». « Ce qui a beaucoup plu aux membres du comité d’investissement, du comité d’administration et du comité risque, c’était tout simplement de se rendre compte de ce qu’est une IMF sur le terrain, qui sont les équipes, les clients finaux, les bénéficiaires… Les enseignes M-Pesa sont très présentes et on a pu voir que les gens se servaient beaucoup du téléphone, que les agents de crédit avaient des applications. Pour certains membres du comité, c’était même une première fois d’aller en Afrique, de voir une IMF. », précise Olivia.

 

12.Bimas

2ème jour : Bimas, une IMF en transition digitale
Pour cette deuxième journée d’expédition, toute l’équipe s’est rendue en voiture à Embu, à 100 km au nord de la capitale, pour rencontrer Bimas, une IMF plus traditionnelle financée par LMDF depuis 2019. Volontairement située en zone rurale, l’IMF privilégie la proximité avec ses clients. Depuis l’investissement de LMDF, elle a fait des efforts considérables pour numériser ses processus en interne, sans pour autant négliger la dimension humaine et le rapport au client. « Bimas est en train de transiter vers le digital, d’améliorer son offre de services digitaux pour venir à l’encontre des besoins de ses clients », précise Laura Foschi. L’IMF est désormais en mesure de débourser un prêt en quelques heures seulement, contre plusieurs jours auparavant.

Victor Muller se souvient avec enthousiasme de cette visite : « Nous avons rencontré le personnel du siège qui nous a présenté sa stratégie digitale, puis nous sommes allés voir les clients. Ça a permis au comité de voir la réalité sur le terrain, de voir à quel point les déplacements prennent du temps, de circuler sur des petites routes de campagne… J’ai trouvé intéressant le fait d’emmener des luxembourgeois jusqu’au Kenya pour discuter avec un microentrepreneur qui a emprunté 300 euros ! ».


3ème jour : Tulaa, ou comment délivrer des prêts en matières premières pour l‘agriculture
Dernière rencontre et non des moindres pour cette troisième journée. Tulaa, une start-up lancée en 2019, utilise une plateforme digitale pour financer la chaîne de valeur agricole de la pomme de terre et du chou. Dans un premier temps, l’agriculteur passe commande des intrants dont il a besoin pour sa production (semences, engrais) sur l’application mobile de Tulaa. En échange, il reçoit un voucher électronique dans les heures qui suivent, qui lui permet de récupérer ses intrants auprès du détaillant. Dès que l’échange est fait, Tulaa paie le détaillant. S’enclenche alors le processus de remboursement pour l’agriculteur, qui va d’abord payer les intérêts relatifs à son emprunt les premiers mois, avant de rembourser le reste des intérêts et le crédit au moment de la récolte. Après la récolte, Tulaa facilite l’accès au marché des agriculteurs en les mettant en relation avec des intermédiaires, afin que ceux-ci puissent écouler équitablement leur production. L’agriculteur, qui n’est pas forcément mobile et n’a pas de réseau pour pouvoir choisir le bon acheteur et vendre au meilleur prix, est en effet souvent contraint de vendre à des intermédiaires de l’agro-alimentaire qui ont un fort pouvoir de négociation et leur laissent peu de marge. « Tulaa s’occupe de la commercialisation et de trouver des acheteurs afin que les agriculteurs aient un accès facilité à un marché et à de meilleurs prix », précise Victor Muller. « En parallèle, nous prodiguons aux agriculteurs des conseils sur leur téléphone portable durant toute la durée du prêt », ajoute le directeur régional de Tulaa. Précieux, ces conseils portent à la fois sur la meilleure période du calendrier pour semer, pour récolter, donne des informations sur le prix des récoltes, sur les marchés… « Ces conseils les aident à améliorer leur productivité », poursuit-il. « Nous utilisons également la technologie pour leur donner un retour d'informations par le biais d'enquêtes afin de continuer à améliorer nos processus. ».

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Pour l’occasion, Tulaa avait organisé une rencontre-débat entre le management et les clients. Une session ouverte qui a permis à chacun d’exprimer son point de vue et d’identifier ce qui allait ou non. Les clients ont fait part de leurs besoins, ont évoqué la saison des pluies qui a été catastrophique, l’invasion de criquets qui touche le Kenya actuellement, le changement climatique, la qualité des engrais, la récolte des patates qui ne s’est pas passée comme ils l’espéraient… Un débat qui a visiblement séduit Raymond Schadeck : « Le responsable commercial de Tulaa m’a impressionné. Il a eu le courage d’ouvrir le débat devant ses clients, en leur demandant s’ils avaient des questions et ce qu’ils attendaient de lui. Une initiative saluée par les paysans qui apprécient le fait d’avoir une personne physique avec qui interagir, il y a un contact humain ! Au-delà du simple prêt, c’est un vrai support. Les paysans sont même prêts à payer un prix plus élevé pour leurs engrais via Tulaa que par le gouvernement qui leur accorde des subventions. Pourquoi ? Pour la qualité et la fiabilité des intrants et parce qu’ils ont confiance en Tulaa ».

La visite chez Tulaa s’est finalement soldée par une visite sur les terres des agriculteurs. Victor Muller s’en souvient : « Ils cultivent un peu tout. C’est intéressant pour nous citadins de retourner à la terre, de nous montrer les patates, le chou… ». Pour Anne Contreras, Counsel chez Arendt, « il y a eu une très bonne alchimie entre tout le monde. C’était un cadeau incroyable d’aller voir ces institutions sur le terrain ».


4ème jour : Réunion du comité d’investissement LMDF

18.TulaaCette année, LMDF a saisi l’occasion pour faire son comité d’investissement au Kenya. Plusieurs sujets sont à l’ordre du jour, notamment la présentation d’un dossier d’investissement, M-Kopa, qui a précédemment fait l’objet d’une due diligence par l’équipe d’investissements de ADA, ainsi qu’un bilan des autres visites de terrain. « LMDF recherche généralement des modèles d’institutions très rurales et tournées vers l’agriculture », précise Olivia Fechner.

Pour le Président de LMDF, « ces modèles nous permettent de rester fidèles à la mission de LMDF. C’est de la microfinance appelée différemment, mais ce sont les mêmes process, les mêmes risques. M-Kopa ont 800 000 clients, c’est une diversification énorme ».  « C’est une institution qui reste avec un pricing raisonnable et qui a une réelle valeur ajoutée pour les clients par rapport à la microfinance traditionnelle », précise Olivia.


Les nouvelles technologies oui, mais pas à tout prix
« Que la technologie permette de toucher plus de gens, plus rapidement et à moindre coût est une très bonne chose » constate Philippe Dardart. « Par contre, il faut garder à l’esprit pourquoi donne-t-on du crédit, à qui le donne-t-on et comment mesure-t-on la capacité de remboursement. La technologie rend les prêts rapides et disponibles un peu partout, donc il faut être vigilent car de mauvaises pratiques peuvent désormais se répandre encore plus vite qu’elles ne pouvaient se faire par le passé. La technologie doit rester un moyen et ne pas être une fin en soi. Un mauvais prêt restera un mauvais prêt, qu’il ait été donné par téléphone ou avec un crayon. ».

D’autres questions sur le contrôle des personnes ont également été soulevées. Pour Anne Contreras, « la technologie est très bien, mais elle pose beaucoup de questions sur le contrôle des personnes, surtout pour nous qui venons de juridictions très réglementées. Il est important de poser des cadres où on s’assure qu’on a de vraies personnes en face pour qui nous contrôlons un peu la capacité d’emprunt, pourquoi c’est fait. Etonnamment, certains prêts destinés à l’agriculture et les prêts sont finalement utilisés pour payer les études des enfants. ».

Au-delà de ces aspects humains, l’adoption du produit par l’IMF semble également jouer un rôle, et « cela passe avant tout par l’éducation », comme le souligne Raymond Schadeck.


Bilan d’une visite de terrain

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Au final, une bonne expérience ? Visiblement oui ! Si vous demandez à Anne Contreras, elle attend déjà le prochain voyage ! « C’était très instructif, ça m’a permis de mettre des images sur ce que nous faisons au quotidien au niveau de la structuration des fonds. Ça me pousse toujours dans ce sentiment que j’ai qu’on ne sauve pas le monde, mais c’est quand même pas mal ce qu’on fait. ». Pour Raymond Schadeck, c’était aussi l’occasion de créer des liens : « ADA et LMDF travaillons ensemble sur de nombreux Objectifs de Développement Durable. Ce voyage au Kenya m’a permis de réaliser que notre force résidait dans l’ODD n°17, les partenariats. Nous avons clairement créé des liens entre les deux équipes, il n’y avait plus de différence entre nous, chacun avec sa casquette. D’ailleurs, il y a un slogan que j’aime bien qui dit ‘I always wondered why somebody has not fixed the problem yet, until I realise I am somebody’ ». A méditer.

 


Toutes les photos (©LMDF) :

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